« Alors qu’il se promène dans le nocturne bruxellois, il croit reconnaître le grand homme. Il accélère le pas. Mais le spectre disparaît. Une rue plus loin, il le revoit. Il tournoie sur lui-même. Des voix s’entremêlent dans sa tête. Une voix parmi d’autres s’amplifie, dominant la cacophonie. Qu’avons-nous fait de nous-mêmes ? Qu’avons-nous fait de nous-mêmes ? Qu’avons-nous fait de nous-mêmes ?

Et le spectre réapparaît. Lui, il est là... puis la grande figure disparaît et réapparaît à nouveau tel une grosse luciole. Est-ce un phare dans nos ténèbres ? Quelques mètres les séparent. Il tente un pas. Ses pieds se figent. Le petit vent s’arrête. Sa poitrine tambourine. Ses habits se mouillent de sueur. Il pue la peur...

Le vent frais qui sort des narines lunaires lui lape le dos. Il se retourne, se gratte la nuque, puis le haut de la fesse. Il est là, le spectre qui vient à sa rencontre. Ses pieds se cimentent. Il arme son souffle, ordonne ses mots, redresse ce front longtemps courbé...

Il se laisse tomber sur la terre refroidie par le majestueux fleuve Congo de ses larmes. Son fessier claque sur le macadam tels cent kilos de jambon belge congelé. Reviens s’il te plaît, je serais ton Congo, notre Congo, pleure-t-il.

Trop tard... Il est seul sous le ciel sombre. La lune, insouciante, dandine des fesses et sourit de son éclat de séductrice céleste. Quelle pute cette lune drapée dans son insolente beauté congolaise ! Soudain le grand esprit errant revient... et il le fixe. Et lui ne tremble plus. Il se mire dans son regard brûlant dans lequel nous nargue toute la grandeur meurtrie du Congo...

Sur son front brille toujours cette fière certitude que les assassins dépeceurs du 17 janvier 1961 n’ont pu effacer...

Pourquoi l’un de nous n’a-t-il pas de tombeau, pas de sépulture ? Il est enfin convaincu qu’un maillon manque dans sa lignée ancestrale.

Maintenant, lui, il pleure. Son coeur saigne. Il est seul dans la solitude de sa détresse inconsolable. Où est son pays ? Est-ce ce morceau en dérive du dernier rêve agonisant sur lequel s’essuient les fesses de putes armées de machettes assassines et ces soudards au sexe de destruction massive ?

Les larmes n’en finissent pas de couler de ses yeux de latérite. Ses lèvres tremblent. Il a envie de crier si fort qu’il réveillerait le soleil en pleine nuit.

Hélas ! le spectre a déjà disparu. Reviens ! Reviens, crie-t-il à la face muette de la nuit. Reviens répondre à ma grande question... Où es-tu Congo de ma peine ? Où es-tu ? Où es-tu ?

Balufu Bakupa-Kanyinda
« Juju Factory » film, 2007